« Mo rest lor simin ek mo trace mo la vie. Depi mo mama ine mort, mo famille ine met moi dehors. »
« Je reste dans la rue et je continue ma vie. Depuis que ma mère est morte, ma famille m’a mise dehors. »
Derrière cette phrase, il n’y a pas seulement une personne sans logement. Il y a une histoire de famille, une rupture, un deuil, peut-être des années de difficultés et, finalement, la rue comme dernier recours.
À Maurice, le phénomène des personnes sans domicile fixe — SDF — est devenu une réalité sociale de plus en plus visible. Pourtant, lorsqu'on cherche à répondre à une question aussi simple que « Combien de personnes vivent réellement dans la rue à Maurice ? », la réponse demeure étonnamment difficile à établir.
Les chiffres disponibles montrent toutefois une évolution qui mérite notre attention.
Selon un comptage de la police, 62 personnes sans domicile avaient été recensées en septembre 2024. En août 2025, ce nombre était passé à 151, dont 125 à Port-Louis. Le chiffre a donc augmenté de 89 personnes en un an, soit une progression d'environ 144 %.
Port-Louis concentrait ainsi environ 83 % des personnes recensées.
Le chiffre est préoccupant. Mais il faut immédiatement apporter une nuance importante : 151 ne représente pas nécessairement le nombre réel de personnes sans domicile à Maurice.
Lors d'une rencontre avec les ONG en octobre 2025, le Junior Minister Kugan Parapen a lui-même reconnu que le chiffre officiel était probablement très inférieur à la réalité. Les associations présentes ont également estimé que les données officielles sous-estimaient largement le phénomène.
Certaines estimations de terrain vont beaucoup plus loin. Un travailleur social cité par L'Express estimait à environ 400 le nombre de personnes sans domicile à Port-Louis et à près de 700 à l'échelle nationale. Mais ce chiffre reste une estimation de terrain et non une statistique officielle.
Cette différence entre les chiffres officiels et la réalité observée sur le terrain pose une question fondamentale : savons-nous réellement combien de personnes vivent sans domicile à Maurice ?
Le recensement de 2022 de Statistics Mauritius fournit une autre photographie de la situation.
Le tableau détaillé du Housing and Population Census identifie 22 ménages sans domicile représentant 26 personnes au niveau national lors de la nuit du recensement.
Pourquoi une telle différence entre 26 personnes en 2022 et 151 personnes recensées dans la rue en 2025 ?
Il ne faut pas comparer directement ces chiffres comme s'ils provenaient de la même méthode.
Un recensement national est une photographie réalisée à une date donnée. Un comptage policier des personnes vivant dans la rue répond à une autre méthodologie. Et surtout, une personne sans domicile n'est pas forcément visible dans la rue.
Certaines dorment temporairement chez des proches. D'autres passent d'un endroit à l'autre. Certaines femmes évitent de dormir dans les lieux publics pour des raisons de sécurité. D'autres vivent dans des bâtiments abandonnés ou dans des conditions extrêmement précaires.
L'invisibilité statistique peut donc être une partie du problème.
En 2022, la National Social Inclusion Foundation avait publié les résultats de l'étude « La vie dans la rue », réalisée avec plusieurs ONG auprès de 102 personnes sans domicile.
L'étude constitue l'une des sources les plus importantes pour comprendre non seulement combien de personnes sont concernées, mais surtout pourquoi elles se retrouvent dans la rue. La NSIF reconnaissait elle-même que l'absence de données empiriques constituait jusqu'alors un obstacle majeur à la mise en place de politiques efficaces.
Les résultats sont révélateurs.
Parmi les personnes interrogées, 37 % ont cité les conflits familiaux comme facteur menant au sans-abrisme. 28 % ont évoqué le divorce ou la séparation, tandis que 25 % ont cité la dépendance aux drogues et 25 % la perte d'emploi. La pauvreté représentait 22 %, tout comme l'addiction à l'alcool. 12 % avaient également identifié l'incarcération dans leur parcours vers le sans-abrisme.
Ces chiffres montrent que la rue est rarement le résultat d'un seul événement.
Une personne peut perdre son emploi, ne plus pouvoir payer son logement, connaître des tensions avec sa famille, puis perdre progressivement son réseau de soutien.
La rue devient alors la dernière étape d'une succession de ruptures.
L'un des chiffres les plus frappants de l'étude de la NSIF est probablement celui-ci :
Certaines travaillaient comme helpers, cleaners, marchands ambulants, gardiens de sécurité, maçons, plombiers ou peintres.
Elles travaillaient.
Mais elles n'arrivaient pas nécessairement à payer un loyer.
La NSIF relevait notamment que, dans le contexte de la cherté de la vie, certains travailleurs se retrouvaient malgré tout dans l'incapacité de s'acquitter d'un loyer.
Cette donnée remet en question une idée encore trop répandue selon laquelle une personne sans domicile serait nécessairement une personne qui ne veut pas travailler.
Le travail protège de la pauvreté, mais il ne protège pas toujours du sans-abrisme.
L'étude révèle également que 43 % des personnes interrogées avaient déjà été incarcérées.
Par ailleurs, 17 % étaient passées par un centre de réhabilitation, 19 % par une institution de santé mentale, 12 % par une institution résidentielle pour enfants, 9 % par un Rehabilitation Youth Centre et 7 % par un Correctional Youth Centre.
Ces chiffres nous obligent à regarder le phénomène différemment.
Pour certaines personnes, la rue n'est pas le début de leur parcours de vulnérabilité.
Elle en est parfois l'aboutissement.
Après une enfance difficile, une institution, une addiction, une incarcération, une rupture familiale ou une perte d'emploi, la personne peut finir par ne plus avoir aucun filet de sécurité.
Le problème est également en train de prendre un autre visage : celui des femmes sans domicile.
Lors d'une rencontre organisée en octobre 2025, l'association Passerelle a indiqué avoir réalisé une étude auprès de 151 femmes sans domicile sur la période 2023-2024. Les associations ont expliqué que les femmes sont particulièrement difficiles à identifier parce qu'elles cherchent souvent à éviter les lieux où elles pourraient être exposées aux violences. Certaines passent la nuit dans des hôpitaux ou dans des lieux publics pour se protéger.
Le phénomène est également marqué par un rajeunissement.
Les autorités ont notamment évoqué le cas de jeunes adultes qui quittent les centres ou institutions à l'âge de 18 ans et se retrouvent sans accompagnement suffisant vers l'autonomie. Certains ne disposent même pas de documents essentiels comme une carte d'identité, un certificat de caractère ou une preuve d'adresse, ce qui complique encore davantage leur réinsertion.
Il serait toutefois trop simple de réduire le problème des SDF à une seule crise du logement.
Le logement est évidemment un élément central.
Mais les chiffres montrent aussi le poids des conflits familiaux, des addictions, de la perte d'emploi, de la pauvreté, de l'incarcération et des ruptures institutionnelles.
C'est pourquoi la NSIF avait recommandé dès 2022 une approche fondée sur trois axes : la prévention, l'accompagnement et l'insertion. Elle proposait notamment la création d'un observatoire du sans-abrisme, une meilleure collecte des données, un registre des personnes sans domicile, davantage de services spécialisés et des mécanismes permettant d'éviter que les personnes vulnérables ne se retrouvent dans la rue.
En 2025, le gouvernement a également évoqué l'intégration des personnes sans domicile au Social Register of Mauritius, afin de mieux identifier leurs besoins et faciliter leur accès aux dispositifs d'aide. Le concept de « transitional housing », ou logement de transition, a également été évoqué pour accompagner les personnes vers une réinsertion durable.
C'est peut-être là que se trouve le véritable enjeu.
Nous pouvons parler de 26 personnes, de 62 personnes, de 151 personnes ou encore d'estimations beaucoup plus élevées.
Mais aucun de ces chiffres ne raconte à lui seul la réalité.
Derrière le chiffre 151, il y a 151 parcours différents.
Une personne peut avoir perdu son emploi.
Une autre peut avoir été rejetée par sa famille.
Une autre peut être victime d'une addiction.
Une autre peut sortir de prison.
Une autre peut être une femme avec des enfants.
Une autre peut être une personne âgée qui a perdu son dernier soutien.
Et derrière toutes ces situations, il y a une même question :
Depuis que ma mère est morte, ma famille m'a mise dehors.
Cette phrase est peut-être plus forte que toutes les statistiques.
Parce qu'elle nous rappelle que le sans-abrisme peut commencer par un événement qui semble, au départ, profondément personnel : la mort d'une mère, une séparation, un conflit, une perte d'emploi.
Puis vient la rupture.
Puis l'isolement.
Puis la rue.
Et lorsque nous voyons finalement cette personne assise sur un trottoir, nous ne voyons souvent que la dernière page de son histoire.
Nous ne voyons pas les pages précédentes.
Maurice a besoin de chiffres fiables.
Nous avons besoin de savoir combien de personnes sont réellement sans domicile, où elles se trouvent, quel âge elles ont, combien sont des femmes, combien sont des jeunes, combien sont âgées, combien travaillent et combien ont besoin de soins ou d'accompagnement.
Mais nous avons surtout besoin de savoir comment elles sont arrivées dans la rue et comment les en sortir durablement.
Un repas peut sauver une journée.
Un refuge peut sauver une nuit.
Un emploi peut redonner de l'autonomie.
Un accompagnement peut reconstruire une vie.
Mais un véritable logement peut redonner quelque chose d'essentiel :
Le sans-abrisme n'est donc pas uniquement un problème de personnes qui dorment dans la rue.
C'est un problème de logement.
De pauvreté.
De famille.
D'addiction.
De santé.
De réinsertion.
De vieillissement.
De protection sociale.
Et de dignité humaine.
Je reste dans la rue et je continue ma vie.
À Maurice, nous ne pouvons plus nous contenter de voir les personnes sans domicile comme des silhouettes sur nos trottoirs.
Nous devons regarder derrière les chiffres.
Derrière les 151 recensés.
Derrière les 62 de l'année précédente.
Derrière les 102 personnes étudiées par la NSIF.
Derrière les 37 % de conflits familiaux.
Derrière les 25 % de pertes d'emploi et d'addiction aux drogues.
Derrière les 52 % qui travaillaient malgré leur situation.
Et peut-être que la question que nous devons désormais poser n'est plus seulement :
« Combien de SDF avons-nous à Maurice ? »
Mais :
Parce qu'une société ne se mesure pas seulement au nombre de logements qu'elle construit.
Elle se mesure aussi à sa capacité à faire en sorte que personne ne soit obligé de dire :